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Chroniques

Mondial «africain» en terre sud-africaine : le grand malentendu

Boubacar Boris DIOP

2010-06-21, Numéro 151

http://pambazuka.org/fr/category/features/65404

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cc O D I
Pour la première fois, le continent africain accueille une Coupe du monde de football. Et l’honneur en revient à l’Afrique du Sud, appelée à relever un défi derrière lequel le reste du monde attend de juger tout un continent et pas un seul pays. Avec ce cliché ancré dans les esprits selon leque « tous les pays africains n’en forment qu’un ». Et pourtant l’Afrique du Sud, note Boubacar Diop, n’a cessé d’être un pays à part sur le continent.

Madiba magic. Ce sont les deux mots par lesquels les Sud Africains disent leur affection à Nelson Mandela, l’homme à qui ils doivent presque tout. Le choix de leur pays, le 15 mai 2004, pour abriter une Coupe du monde de football a été pour eux le point d’orgue d’une décennie prodigieuse. Après avoir terrassé l’apartheid en 1994, la nouvelle «Nation arc-en-ciel» avait organisé et remporté coup sur coup, les deux années suivantes, une Coupe du monde de rugby et une Coupe d’Afrique des nations de football.

A Zurich, l’émotion de l’ancien détenu de Robben Island n’est pas feinte. Il verse des larmes de joie et avoue avec la désarmante simplicité des êtres d’exception : «Je me sens comme un garçon de quinze ans.» L’euphorie du moment fait même oublier que l’Afrique du Sud n’est pas la première à briser le monopole exercé de 1930 à 1998 par l’Amérique latine et l’Europe sur le seul événement sportif réellement planétaire. Il y avait déjà eu la parenthèse américaine de 1994 avant que ce ne soit le tour, en 2002, de la Corée du Sud et du Japon.

Peu importe, pourtant, une si curieuse amnésie collective. La Coupe du monde de football charrie tant d’obscures passions qu’il est bien normal qu’elle fasse perdre la tête. Le simple choix du pays-hôte, aussi médiatisé que la finale, est un indicateur de la manière dont chaque société humaine se perçoit ou est perçue par les autres.

On se souvient par exemple que son attribution à la Corée et au Japon était presque passée inaperçue. Pour tout le monde à l’époque, ces deux pays étaient une option quasi naturelle en raison de leurs performances économiques et du légendaire «esprit de discipline des Asiatiques». En outre, personne n’a songé dire aux Japonais et aux Coréens qu’ils porteraient sur leurs frêles épaules l’honneur de l’Asie tout entière. Cela les aurait sûrement bien amusés, d’ailleurs…

A l’inverse, la désignation de l’Afrique du Sud a, une fois de plus, montré que dans l’esprit de beaucoup trop de gens, et pour des raisons assez mystérieuses, tous les pays africains n’en forment qu’un. Ainsi, à en juger par ce qui a été dit et écrit depuis six ans, le Portugal et le Brésil ne vont pas s’affronter le 25 juin dans la ville de Durban, dans un pays singulier appelé Afrique du Sud, mais plutôt sur le sol africain, ce lieu que chacun croit si bien connaître alors qu’il ne se trouve nulle part sur la terre. Faut-il parler de racisme ? La tentation est grande, mais ce ne serait peut-être pas juste car même si un postulat aussi absurde ne s’applique qu’aux pays africains à population noire, les Africains eux-mêmes sont les premiers à le valider.

Du reste cela n’a pas que des aspects négatifs. Ce sentiment spontané de solidarité a, par exemple, été d’un précieux concours dans la lutte contre l’apartheid. Au Sénégal, tous les écoliers pouvaient lire chaque matin, au-dessus du tableau noir : «L’apartheid est un crime contre l’Humanité.» Au Nigeria, de très nombreux fonctionnaires avaient accepté une retenue mensuelle sur leur salaire pour alimenter un fonds destiné à l’Anc. Les Etats africains, qui avaient réussi à faire bannir l’Afrique du Sud raciste de toutes les manifestations sportives internationales, ont également joué un rôle majeur dans sa désignation pour abriter l’actuelle Coupe du monde. Déjà en 1996, le droit avait été accordé au pays de Mandela d’organiser la Can de football : une façon de lui souhaiter la bienvenue parmi les Nations libres du monde.

Il est donc normal que de Dakar au Caire, South Africa 2010 soit ressentie comme l’affaire de l’ensemble du continent. La mission de l’Afrique du Sud est de prouver que l’Afrique peut faire aussi bien, voire mieux, que n’importe qui. Qu’ils l’avouent on non, des millions d’Africains de par le monde ont tremblé à l’idée que le défi ne serait peut-être pas relevé. Tous ont bien compris que les propos injustes et insultants de Beckenbauer – parmi de nombreux autres – avaient une forte connotation raciale. Et s’il est un seul jour où ils se sont sentis en accord avec Sepp Blatter, c’est celui où le patron de la Fifa, rompant avec sa réserve habituelle, a laissé éclater son indignation : «Au cours du siècle dernier, s’est-il emporté, les colonialistes sont allés en Afrique et y ont pris ce qu’il y avait de meilleur, et maintenant ils prennent les meilleurs footballeurs. Et quand vous devez renvoyer l’ascenseur ils ne veulent pas y aller. C’est un manque de respect pour toute l’Afrique !»

Quand, enfin, une autre ancienne star du football allemand, Uli Hoeness, a déclaré : «Je n’irai pas, je n’ai jamais été fan d’une Coupe du monde sur le continent africain», c’est en tant que porte-parole de tous les Africains que l’ambassadeur d’Afrique du Sud à Berlin lui a répondu en des termes cinglants.
Le moins que l’on puisse, c’est que face à cette campagne hostile l’Afrique du Sud n’a jamais été seule. Quoi de plus logique ? Elle a combattu l’apartheid avec - mais aussi au nom de - l’Afrique. Le fameux chant de l’Anc, «Nkosi Sikelelel’ iAfrica» («Dieu bénisse l’Afrique», en xosa) est du reste aujourd’hui son hymne national.

En outre l’idée de «Renaissance africaine» et le Nepad (New partnership for african developpement) chers à Thabo Mbeki, ont très tôt témoigné de la volonté de lier le destin de l’Afrique du Sud à celui du continent. Pour mieux assumer cette ambition, elle s’est également fixée l’objectif d’avoir une ambassade dans chaque pays africain. Last but not least, l’un des slogans de la présente «World Cup» est «Africa united».

Un pays africain entièrement à part

Cependant l’Ivoirien ou le Ghanéen qui débarque à Johannesburg ne tarde pas à découvrir, derrière ces ardents témoignages de fraternité, une réalité infiniment plus complexe. On peut la résumer ainsi : tout en se voulant un pays africain à part entière, l’Afrique du Sud rêve d’être un pays africain entièrement à part. Résolument tournée vers l’Europe et l’Amérique, en très grande partie du fait du poids économique et culturel de sa minorité blanche, son long isolement du temps de la dictature raciste pèse aujourd’hui encore sur elle.

Le Sud Africain moyen connaît bien le Botswana, le Zimbabwe, le Mozambique et ses autres voisins, mais (j’en ai souvent fait l’expérience, même dans la cosmopolite Jo­burg) si on évoque Dakar, Ouagadougou ou Tunis dans la conversation, le chauffeur de taxi ou le commerçant est perdu. En fait, on se rend compte ici avec stupéfaction que l’afro-pessimisme a été une arme redoutable au service de l’apartheid. Sa propagande disait tout le temps aux Noirs que leur situation, même mauvaise, était encore meilleure que celle des pays où régnaient des tyrans fous comme Idi Amin et Bokassa.

Coupés du monde, les habitants de Cape Town ou de Tswane ne recevaient que des images d’une Afrique affamée, mal éduquée et cruelle. Un certain regard occidental, réducteur et déformant, leur avait en somme été prêté et ils n’ont pas cherché à voir plus loin... Ces mensonges n’ont certes pas empêché l’apartheid de s’effondrer, mais ils ont laissé des traces profondes dans la conscience collective sud africaine : au nord du Limpopo, commence pour les Noirs le monde trouble de ceux, encore plus misérables qu’eux, qui veulent venir leur arracher le pain de la bouche. Un tel état d’esprit peut causer des dégâts terribles : en mai 2008, les émeutes xénophobes du township d’Alexandra ont fait 62 morts.

Cependant, il peut arriver que le désir de se déconnecter de l’Afrique s’exprime d’une façon bien plus positive. L’Afrique du Sud est également soucieuse d’apparaître aux yeux du monde comme une force économique émergente, un Etat de droit moderne et efficace, où seul compte le mérite personnel. Cette ambition transparaît à chaque coin de rue, dans les images de la télévision comme dans les comportements quotidiens. Parmi les nombreuses affiches que l’on peut voir ces jours-ci à Sandton ou Hillbrow, l’une d’elles présente Johannesburg comme une «ville africaine de classe mondiale». La formulation est typique de la volonté d’assumer son africanité sans pour autant se laisser enfermer dans une identité synonyme de chaos et de stagnation. Et de fait, à Joburg comme à Cape Town ou Durban, le paysage urbain avec ses grattes-ciel et ses boulevards illuminés, peut soutenir la comparaison avec Chicago, Montréal ou n’importe quelle autre mégapole du monde.

Ce volontarisme a permis à l’Afri­que du Sud de réaliser de lourdes infrastructures – aéroports et stades en particulier – en moins de six ans. Même si la sécurité continue à susciter des inquiétudes, le pays est fin prêt. Ses détracteurs, qui le soupçonnaient de ne pas pouvoir en faire assez, lui reprochent aujourd’hui, avec une mauvaise foi presque amusante, d’en avoir trop fait…

L’heure n’est pourtant pas à l’euphorie chez les hommes d’affaires sud africains. Il y a eu des désistements massifs (450 000 nuitées d’hôtel et 45 000 réservations de vols ont été purement et simplement annulées) et seuls 300 000 visiteurs sont au rendez-vous, au lieu des 450 000 attendus.

Désireux de prouver de quoi il est capable, l’Etat sud africain a tenu à faire cavalier seul. C’est pourquoi les propos du sociologue éthiopien Abebe Zegeye, de l’université du Witwatersrand, regrettant que l’Afrique du Sud n’ait pas associé ses voisins à l’événement, ont été assez mal accueillis. Une radio l’a invité à en débattre avec les auditeurs qui ont tous rejeté l’idée de partager leur «Mundial» avec le Botswana ou la Namibie.

On a du reste vu à l’œuvre l’ambivalence de la société sud-africaine à l’égard de l’Afrique pendant la vente des billets. Le discours officiel était : «Venez, chers frères africains, nous vous accueillons à bras ouverts car cette Coupe du monde est la vôtre !» Il a même été décidé que le visa (inexistant pour les Européens et les Américains mais très difficile à obtenir en temps normal pour la plupart des Africains !) serait automatique pour tout détenteur de billet. Mais les autorités craignaient en même temps que les candidats à l’immigration clandestine ne profitent de la situation pour s’installer dans le pays. Les frontières se sont donc entr’ouvertes avec réticence et sur 2,88 millions de billets mis en vente, seuls 40 000 (soit 11 000 personnes) ont été acquis par des Africains…

Si la réussite n’est pas tout

Une question mérite d’être posée : Nelson Mandela, qui n’a pu être témoin du match nul entre les Bafana-Bafana et le Mexique au Soccer City Stadium, en raison du décès accidentel d’une de ses arrière-petites-filles, a-t-il voulu ce «Mundial» pour l’Afrique du Sud ou pour… l’Afrique tout entière ? Bien malin qui pourra le dire. Il semble pourtant – comment le lui reprocher ? – que dans cette affaire il a pensé avant tout à son pays. Aussitôt après son élection en 1994, il avait profité de la Coupe du monde de rugby – sport favori des Blancs – pour tenter un audacieux passage en force entre les lignes raciales.

Le 11 juin, a été donné le coup d’envoi de la deuxième mi-temps de ce même match que l’Afrique du Sud livre depuis 16 ans contre ses propres démons. Le paradoxe c’est que le reste du continent, très peu concerné par ces enjeux internes, va être comptable d’un éventuel échec. Les migrants du Zimbabwe, du Mozambique et d’ailleurs ont eux aussi intérêt à ce que tout se passe au mieux. Une enquête du Gcro (Gauteng City Region Observatory) auprès de 6 636 personnes vient de révéler de forts sentiments xénophobes chez 69% des résidents de la province de Gauteng, qui inclut Johannesburg. Selon le professeur Annsilla Nyar, membre de cet important observatoire, «beaucoup de gens qui attendaient trop de la Coupe du monde, vont être très déçus». Et le groupe de chercheurs d’avertir : cette désillusion risque de déboucher sur de nouvelles attaques contre les étrangers -c’est-à-dire contre les Africains… -aussitôt après le tournoi.

On peut pourtant être sûr, en attendant, que chaque fois que l’Algérie, le Cameroun, le Ghana, la Côte-d’Ivoire et le Nigeria descendront sur la pelouse de Soccer City ou de Peter Mokaba Stadium, le public va les soutenir par un fraternel et tonitruant concert de vuvuzelas. Double jeu ? Non : plutôt, semble-t-il, la schizophrénie d’une société profondément fracturée pendant si longtemps…


* Cet article est déjà paru dans le journal Neue Zurcher Zeitung, un quotidien en langue allemande de Zurich.

* Boubacar Boris Diop est écrivain, journaliste sénégalais

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