Les travailleurs de l’électricité du Sénégal face aux Politiques d’ajustement structurel

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Monday, January 20, 2014
Les travailleurs peuvent-ils s’émanciper dans le cadre d’une société dominée, sans prendre en charge les intérêts généraux des populations ? La réponse à cette question nous permettra de réfléchir à la pertinence des luttes syndicales de la décennie 1980/90.

INTRODUCTION

Évoquer une expérience d’émancipation à travers une lutte syndicale semble a priori un paradoxe ou équivoque au sens où les organisations syndicales sont incrustées dans le dispositif institutionnel en général et participent largement au consensus social à travers la négociation collective. Cependant, l’expérience dont il est question ici peut être analysée comme un prolongement du processus de rupture dans l’histoire du mouvement syndical au Sénégal, une forme de rupture de l’allégeance du mouvement syndical du pouvoir politique qui avait cours après les indépendances : un parti unique l’Ups/Ps, une confédération syndicale unique, la Cnts |1|, d’une part. D’autre part, elle peut être perçue comme un processus d’émancipation de la domination des institutions de Brettons Woods, qui, sous prétexte de l’aide au développement, régentent depuis longtemps le cadre macroéconomique dans nos pays.

Réfléchir, s’interroger a posteriori sur le sens, les formes et les limites des actions collectives entreprises pour que le secteur de l’électricité reste dans le secteur public, participe, au-delà du partage de notre expérience, d’une démarche réflexive d’une génération de militants. En effet, la prise en charge des intérêts généraux de la société par le mouvement syndical depuis la période coloniale a été un point de partage dans la construction du mouvement syndical dans nos pays.

Autrement dit, les travailleurs peuvent-ils s’émanciper dans le cadre d’une société dominée, sans prendre en charge les intérêts généraux des populations ? La réponse à cette question nous permettra de réfléchir à la pertinence des luttes de la décennie 1980/90.

Ainsi, notre approche sera une lecture à distance d’une expérience où nous avons été au premier plan, mais aussi un retour réflexif sur un parcours qui à maints égards continue de structurer le développement à la fois du mouvement syndical et des politiques publiques dans le secteur. C’est pourquoi nous allons évoquer le contexte de l’époque, en considérant la période qui va de 1987 à 2002. C’est dire que nous essayerons de restituer avec un recul axiologique ces actions dans tous leurs sens et analyser à la suite leurs fondements et les motivations des différents acteurs et le sens qu’ils leur donnaient.

LE SENEGAL SOUS AJUSTEMENT

Après le choc pétrolier de 1973 et la crise de la dette, les pays africains, à l’image du Sénégal, ont, après la floraison des « aides » au développement, connu des séries de bouleversements liés à un renversement de perspectives des politiques macroéconomiques du fait des changements intervenus au niveau des institutions financières internationales. Le Sénégal a de ce fait connu les premières politiques d’ajustements avec d’abord le « Programme de redressement économique et financier » (Pref) en 1979 et le programme d’ajustement à moyen et long terme (Pamlt), pour corriger, disait-on, les déficits budgétaires récurrents et les inefficiences des services publics. Ce n’est que par la suite que les injonctions de la Bm et du Fmi toucheront directement les travailleurs avec le démantèlement d’entreprises publiques, notamment celles qui encadraient le monde rural (Sodeva, Oncad) (2) et le bradage de celles qui étaient soit dans les services ou le système bancaire.

Des milliers de travailleurs se sont retrouvés ainsi dans la rue et ont été obligés de rallier le secteur informel pour survivre. La deuxième génération des Pas recommandait aussi la privatisation des secteurs comme la distribution de l’eau, de l’électricité et les secteurs des télécommunications, secteurs où globalement tout restait à faire en termes d’investissement. En effet les taux de couverture de l’électricité en zone urbaine étaient de l’ordre de 40% et en dessous de 15% en zone rurale, ce qui signifiait que plus de 60 % de la population au Sénégal ne disposait que de la bougie ou du pétrole lampant pour s’éclairer la nuit.

Au niveau politique, l’avènement de Abdou Diouf |3|, qui accède au pouvoir à travers un simple réaménagement de la constitution, permet un élargissement de l’ouverture démocratique qui approfondit le régime des libertés politiques, naguère limité à quatre courants de pensée. Ainsi, du parti unique aux quatre courants de pensée, il était dorénavant possible pour tous ceux qui le voulaient de créer leurs partis ou leurs syndicats. Dans le même sens, cette ouverture permit, mais à un degré moindre, l’expression plurielle de la presse indépendante. Au début des années 80, plusieurs organisations syndicales seront mises en place des flancs de la seule centrale syndicale, la confédération nationale des travailleurs, la Cnts, affiliée au parti Ups/Ps au pouvoir. C’est d’abord le Sudes en 1976 au niveau du secteur de l’enseignement et à sa suite des syndicats dans les principaux secteurs publics. Le Sutelec sera créé en 1981 à travers ce processus. On pourrait appeler ce processus l’effet levier de l’élargissement démocratique. Ce sont essentiellement des militants de la gauche clandestine issus du Pai |4|, ou de la gauche nationaliste, qui seront au cœur de ces processus.

Cette démocratisation de la société sénégalaise au début des années 80 cachait une situation économique qui n’était guère reluisante. Le Sénégal était faiblement industrialisé, le phosphate, le seul minerai dont nous disposions en grande quantité, était transformé à l’extérieur du pays. Pour la plupart, nos entreprises étaient essentiellement des industries de substitution à l’importation, ainsi, 70% de la population qui était paysanne ne disposait de revenus que trois mois sur douze. La pêche artisanale occupait une partie importante des populations vivant sur les côtes de l’océan atlantique.

Le point I, introduisant le document de réduction de la pauvreté du Sénégal, résume de façon très explicite la situation du Sénégal avant les Pas et après. Ce document montre en substance que les politiques d’ajustement au fond n’ont pas permis une croissance entre 1979 et 1993, et ce n’est qu’en 1994 après la dévaluation que notre économie a renoué avec une légère croissance |5|. Le caractère extraverti de notre économie peut être mesuré par cette assertion qui découle de la 3ième génération des politiques d’ajustement, appelée « stratégie de réduction de la pauvreté ».

Au plan social, cette dépendance de l’extérieur explique le faible développement de la couverture sanitaire et la faiblesse durant cette période des taux de scolarisation, qui de 60% dans les années 1960 était tombé à 56.8% |6|. De même, l’accès aux soins était limité, au niveau de la santé, du fait non seulement des coûts exorbitants pour les populations démunies, mais aussi à cause du nombre très faible d’infrastructures de santé - hôpitaux, dispensaires, centres de santé... Les politiques d’ajustement vont approfondir davantage ces faiblesses structurelles dans l’éducation et la santé. Dans les réformes mises en œuvre il y avait non seulement les privatisations et dérégulations du marché, mais aussi la flexibilisation de la main d’œuvre.

C’est dans ce contexte de luttes sociales menées par les nouveaux syndicats de travailleurs que la question des privatisations des monopoles dits naturels fut annoncée par le gouvernement. Les travailleurs de l’électricité fortement syndicalisés, qui luttaient pour améliorer leurs conditions de travail et le mode de gouvernance mal en point de l’entreprise, étaient opposés à cette injonction des Ifi. Les conditions d’émergence d’un mouvement syndical autonome et les perceptions que non seulement la privatisation était synonyme de licenciement, mais aussi d’une perte de souveraineté allaient structurer l’opposition à la privatisation du secteur.

LES ACTIONS ENTREPRISES CONTRE LA PRIVATISATION

Lors du deuxième congrès ordinaire tenu en 1987 à Dakar, une résolution sur la défense du service public fut adoptée à l’issue des travaux, enjoignant le nouveau bureau à tout mettre en œuvre pour que l’entreprise reste dans le giron du public. Il y avait deux raisons qui semblaient être à la base de cette résolution, l’une d’ordre politique et social estimant que la privatisation signifiait une recolonisation, la deuxième raison était plus liée à la perception que la privatisation allait déboucher sur des pertes d’emplois, comme cela s’était passé dans des cas similaires. Enfin, des considérations secondaires étaient aussi avancées, notamment la possibilité que le privé revienne sur la péréquation des prix de l’électricité et le fait que les modes de privatisation en usage relevaient de la pure arnaque : l’affermage, la régie ou la délégation de gestion.

Mais la question qui se posait naturellement était celle de savoir comment nous sommes arrivés à la prise en charge de cette revendication par le Sutelec ? La problématique des privatisations avec les Pas dans les pays en développement et même en Occident a certes partout mobilisé des militants, mais il serait intéressant de comprendre les mécanismes par lesquels ce processus d’opposition s’est opéré ici.

Notre hypothèse est qu’il faut examiner, analyser l’histoire du mouvement syndical dans ce qui le lie notamment à la politique depuis l’ère coloniale pour trouver en partie ce qui fonde ce processus. Dans la littérature, il est récurrent de rencontrer des chercheurs (Diop Bouba , 1992,1990 ; Diallo kalidou, 1992 ; Diop Momar Coumba,1992, 2000 ; Lô Magatte 1987 ; Thiam Iba Der 1983, pour ne citer que ceux là) qui avancent comment les organisations se sont constituées avec, entre autres, l’objectif de lutter pour l’indépendance nationale.

De façon plus récente sur l’histoire politique du Sénégal, d’autres auteurs (Diouf Mamadou, Diop M. Coumba, 1990 ; Ndiaye A. I., 1996) montrent le rapport entre les mutations politiques contemporaines et les mutations dans le mouvement syndical. C’est dire que l’histoire des organisations syndicales au Sénégal en particulier et de façon générale dans les ex-colonies de l’Afrique est entrelacée avec les processus politiques et souvent ces dernières sont au cœur des processus de changement social.

Dans le cas particulier des travailleurs de l’électricité, non seulement il y a ce rapport quasi général entre politique et syndicalisme mais aussi, il est à chercher dans l’historicité propre au secteur. Le régime de propriété de l’entreprise a beaucoup impacté sur les rapports sociaux au sein du secteur. Après les indépendances, comme dans beaucoup de pays africains, c’était une seule société qui gérait l’eau et l’électricité (Eeoa) avec la présence d’experts et de cadres expatriés. La nationalisation est intervenue tardivement en 1981 et les expatriés ne sont partis en totalité qu’en 1983. On comprend alors que dans l’imaginaire collectif des ouvriers et même de beaucoup de cadres nationaux, privatisation puisse renvoyer à un retour d’experts et d’expatriés grassement payés et souvent d’une compétence douteuse.

Au-delà de ces facteurs explicatifs sur l’opposition à la privatisation, il y a ce que l’on pourrait qualifier de conquêtes sociales au sein de l’entreprise à travers des luttes très dures entre 1979 et 1992. Dans le processus d’édification, le syndicat s’est battu pour améliorer notablement les niveaux de rémunérations des travailleurs et notamment des ouvriers de la production, mais tous les travailleurs ont bénéficié des fruits de ces luttes. C’est ainsi que des luttes de 1979, 1981, 1984, 1988,1989 ont permis une réelle amélioration des conditions de travail avec un réaménagement du temps de travail sans perte de salaires, plus de justice sociale dans l’occupation des postes et une amélioration sensible des revenus avec la négociation de primes. On peut de ce point vue inférer que l’attachement des travailleurs au syndicat, du fait des bénéfices récoltés, était réel et fondé sur des bases objectives.

LE SUTELEC COMME GROUPE DE REFERENCE POUR LES TRAVAILLEURS DE L’ELECTRICITE
Quand on analyse l’histoire des relations sociales au sein de l’entreprise et les interactions des acteurs, on peut observer au sens de Sainsaulieu, sur les processus identitaires dans l’entreprise (1985, 1998, de Crozier 1977), sur les enjeux de pouvoir au sein de l’entreprise, que le syndicat crée une contre culture du fait qu’il ne se suffit plus de son rôle historique ou classique de défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs. Le syndicat jusqu’à une période récente incarnait les valeurs de justice sociale, de dignité de même qu’il représentait un patriotisme. La notion de service public qui malgré toute sa confusion sémantique |7| était devenue synonyme de garantie de l’emploi pour les travailleurs, l’assurance d’une souveraineté sur le secteur.

On peut remarquer qu’il y a eu dans ce cheminement la construction d’une identité de l’organisation qui renvoie non pas à une appartenance idéologique comme dans les partis politiques mais à une capacité de lutte, à un référent protecteur. Les grèves de 1979, de 1981, de 1984 et celle de 1992 notamment ont contribué à la construction de cette identité. Le Sutelec fonctionnait comme un groupe de référence pour les travailleurs, au sens psychologique du terme. Ainsi en faire partie ou non renvoyait à un choix identitaire qui ne manquait pas d’impact dans les relations que l’on avait au sein de l’entreprise.

Pour arriver à être crédité de ce capital de « puissance » symbolique pour paraphraser Bourdieu, il faut comprendre que nous avons dû passer d’un contexte où les travailleurs ont tout accepté à un contexte de luttes très dures avec à la clé des coupures de courant, l’arrêt de la production en totalité avec des conséquences désastreuses parfois pour l’économie. La grève qui est le commencement est celle de 1979. En 1981, la fermeture d’une barrière qui permettait l’accès à une partie d’une centrale de production a fait l’objet d’une lutte. Et en 1992, une grève de solidarité de 3 jours avec les travailleurs de la santé en mouvement depuis trois mois a permis l’ouverture de négociation pour ces derniers.

C’est dire que ces luttes ont contribué non seulement à doter le syndicat de ce capital qui finalement va constituer la base des perceptions du gouvernement, des travailleurs et de l’opinion en général, du Sutelec. Souvent durant ces mouvements, après les menaces, le gouvernement s’est trouvé dans l’obligation de négocier pour un retour de l’électricité, et le président de l’époque a dû, lui-même, s’impliquer dans certains cas pour que la situation soit réglée.

C’est ce capital symbolique qui explique que lors de l’élaboration de la loi sur les privatisations, l’entreprise qui avait en charge le secteur ne soit pas concernée, contrairement à celle de l’eau et des télécommunications. Ce n’est qu’en 1996 suite aux pressions de la Bm que le gouvernement allait afficher sa volonté de privatiser le secteur, soit pratiquement 10 ans après la première génération des privatisations. Cette annonce ne put se traduire dans la réalité, du fait l’opposition des travailleurs qui continuait à travers des mobilisations. Ainsi le gouvernement organisa des négociations qui allaient déboucher sur un protocole d’accord en 1997 avec le syndicat. Les accords tenaient en substance sur l’ouverture du capital de l’entreprise à hauteur du tiers aux privés dits stratégiques, l’utilisation de ces fonds pour renforcer le secteur en réelle difficulté. Cependant, malgré ce repli le gouvernement allait procéder à une réforme sans prendre en compte tous les points de l’accord de 1997.

En juillet 1998, prenant prétexte d’une menace de grève lors d’une sortie du syndicat dans la presse, le gouvernement mit en prison une partie de la direction syndicale ; quelques éléments ont pu y échapper. Ainsi l’offensive du gouvernement mit à l’ordre du jour plus la reprise des travailleurs licenciés, une quarantaine, que la défense du service public. Même si la résistance fut organisée, la décapitation partielle du syndicat constituait une nouvelle expérience inattendue et à laquelle les travailleurs n’étaient nullement préparés.

Cette situation dura deux longues années et durant une bonne partie de cette période ce fut une sorte d’état d’urgence dans l’entreprise avec la présence de gendarmes qui étaient sensés garantir la sécurité et empêcher les travailleurs d’en arriver à des actes de tendance à perturber la production et la distribution de l’électricité. Apparemment le gouvernement voulait éviter la répétition de la grève de 1992. Au sein des travailleurs, on peut cependant noter que la solidarité s’est constituée et aura permis une prise en charge des licenciés et de leurs familles au moment où la trésorerie du syndicat ne le permettait plus.

Cependant, l’implication de l’Unsas allait compliquer la tâche des pouvoirs publics. Dès la rentrée, des séries de grèves, de mobilisations dans les rues, notamment par les femmes, sont organisées par l’Unsas. Malgré l’ouverture démocratique, les marches étaient systématiquement refusées par les autorités, mais les organisations de travailleurs vont passer outre. Ainsi, dans tout le pays des mobilisations ont été organisées pour amener le gouvernement à libérer les leaders syndicaux retenus depuis juillet 1998.

Dans ce contexte, le gouvernement lança un appel d’offres et Elyo et Hydro Québec, organisé en consortium, fut retenu pour entrer dans le capital de l’entreprise publique. Les travailleurs à l’extérieur avec l’Unsas et à l’intérieur avec une organisation décapitée vont continuer la résistance. Durant ces deux années de lutte, non seulement il y eut la solidarité agissante des populations, mais les femmes et les familles se sont organisées dans les quartiers pour se joindre à la lutte. Au niveau interne des cotisations sont collectées mensuellement pour servir d’appoint au paiement des salaires.

Si l’objectif déclaré de ces actions était la libération des travailleurs et dirigeants syndicaux emprisonnés, la privatisation et les conditionnalités des bailleurs de fonds constituaient la toile de fond de ces luttes. Une vaste campagne de dénonciation au niveau international aura aussi permis de gêner le gouvernement d’Abdou Diouf. La plainte au comité de la liberté syndicale au niveau de l’OIT contribua à montrer jusqu’où les Etats sous ajustement pouvaient arriver pour appliquer les politiques recommandées par les Ifi. En effet, les forces de police ont poursuivi des manifestants jusque dans le siège de l’Unsas, violant par ce fait les conventions sur les libertés syndicales.

Quand on analyse avec le recul toutes les actions entreprises autour de cette question de la privatisation, l’implication des populations, les réactions musclées des pouvoirs, il ressort de façon évidente que la lutte a dépassé le cadre d’une lutte syndicale. La question de l’émancipation de la domination des Ifi est plus globale et pèse sur l’ensemble des populations de façon générale. Malgré les limites de l’implication des populations de façon massive à cette période, ces luttes vont servir de catalyseur des luttes populaires sur des questions liées aux conditions de vie des populations en général. Si l’alternance a pu intervenir en mars 2000, certains pensent que les mobilisations de ces deux années y ont contribué largement.

APPRENTISSAGES ET ENSEIGNEMENTS DES ACTIONS DEPLOYEES

Si l’alternance intervenue en 2000 a contribué à une négociation qui verra le retour des travailleurs licenciés, sauf le secrétaire général qui avait décidé pour des raisons qui lui étaient propres de ne pas revenir, ce sont les mobilisations et la situation de lutte permanente instituée dans l’entreprise qui seront la base de ce retour. Une réappropriation de ce processus d’émancipation doit nous permettre de nous interroger sur, non seulement ce qu’il est advenu de ce processus mais aussi des questions entrouvertes.

Premièrement, ces luttes ont participé à faire comprendre que la privatisation n’était pas une panacée. L’expérience avec Elyo et Hydro Québec a montré que ces derniers n’étaient intéressés que par les dividendes qu’ils pouvaient engranger dans des délais très courts, et non un développement du secteur. Par ailleurs, cette courte privatisation aura permis au gouvernement de s’appuyer sur le refus des travailleurs pour s’opposer aux directives de la Bm et de négocier des aménagements.

En 2003, le nouveau gouvernement de Wade reprit le secteur en se séparant du consortium, en acceptant de leur payer 50 milliards de francs Cfa, environ 250 millions de dollars Us. Ils relancèrent le processus à travers un appel d’offres où ils exigeaient un engagement en termes d’investissements de 750 millions de dollars sur 5 ans, il y eut pas d’acquéreur. Cela aura le mérite de démontrer que les privés n’étaient pas intéressés par le développement réel du secteur. Il est vrai par contre que dans cette lutte nous n’avons jamais envisagé que la nature clientéliste de nos Etats s’accommodait de cette résistance parce qu’il y trouvait son compte finalement. C’est ce que Mamadou Diouf désigne les résistances d’en haut aux politiques d’ajustement |8|.

Deuxièmement, la question de l’émancipation des populations du joug des Ifi, comme dans le cas du secteur de l’électricité, peut-elle être portée par les syndicats de travailleurs simplement ? En effet, au regard de ce qui est advenu après une dizaine année de luttes, il convient de se convaincre des difficultés qu’il y a à vouloir émanciper les populations sans qu’elles s’impliquent, elles mêmes, dans le processus d’émancipation, au sens de leur appropriation et de leur participation, aux actions collectives initiées pour se libérer.

Dans notre cas, comme nous avons tenté de le restituer, les populations n’ont que partiellement accompagné le processus, alors que les bénéfices étaient pour elles essentiellement. Par la suite, ceci a constitué un argument, pour certains travailleurs, pour l’abandon de la défense du service public. L’absence de synergie avec les autres acteurs de la société civile, plus mobilisés sur les questions de droit humain, a aussi constitué une faiblesse dans le processus.

Enfin, la méfiance cultivée par les organisations syndicales à l’égard des partis politiques ne pouvait contribuer à une jonction sur cette question essentielle dans le devenir de nos nations. Ainsi, si certains partis de gauche avaient les mêmes positions, les relations se limitaient à un soutien souvent formel.

Cependant, l’intérêt principal de ces actions réside dans le processus de déconstruction idéologique qui s’est opéré au sein des travailleurs, au niveau de la population et dans une moindre mesure au niveau de l’Etat. Les vérités de la Banque mondiale et du Fmi sur ces questions ont été mises en débat du fait de cette opposition. La philosophie du moins d’Etat ne rimait pas avec efficience et efficacité, comme c’était naguère prônée.

Par ailleurs, un des enseignements majeurs tiré de cette expérience collective est lié aux modes d’action internes dans le syndicat, notamment le fait de privilégier les arrêts de production. Du fait de l’impossibilité de déclencher des grèves légales, nos grèves étaient soudaines et s’appuyaient sur quelques camarades de la production, de la distribution et du transport, ce qui du coup mettait les autres travailleurs dans une situation d’expectative avec une implication très indirecte. Autrement dit, les luttes ne requerraient pas une implication massive des autres travailleurs. Les conséquences induites par cet état de fait furent que les autres travailleurs, notamment ceux qui n’étaient pas dans les unités techniques, n’avaient pas la même culture de l’action, ayant l’habitude se suivre. Aujourd’hui, avec le changement de contexte, il devient difficile de préserver et de renouveler ces modes d’action. C’est dire que le caractère collectif de la lutte peut être un moyen de consolidation et de préservation des acquis obtenus ensemble.

CONCLUSION

Restituer cette expérience d’émancipation nous aura permis de montrer ce que les travailleurs de l’électricité organisés dans le Sutelec ont développé pendant une période de dix ans en termes d’actions pour s’opposer à la privatisation de leur secteur. Aujourd’hui, c’est de cette capacité de lutte, mais aussi à travers la déconstruction idéologique, qu’une remise en cause des présupposés théoriques de la Banque met du Fmi a été possible voire revus et corrigés au niveau du pays. D’autre part, au sein des populations, ces actions ont établi la conviction qu’il est possible de gagner si on ose lutter. Cependant, l’émancipation de toutes les formes de domination requiert l’implication des acteurs concernés, c’est-à-dire ici non seulement les travailleurs mais aussi les populations bénéficiaires des services offerts par le secteur.
Au total, une action collective restreinte dans le cadre d’un secteur ne peut revêtir qu’un caractère parcellaire quand elle aurait dû être l’affaire de tous. Dans le cas précis, elle ne pouvait l’être du point de vue du contexte et des limites liées à la nature de l’organisation qui était porteur du processus, un syndicat. Ainsi, des questions restent ouvertes sur comment s’émanciper durablement d’une telle domination et consolider les espaces acquis par des luttes, de façon générale à partir d’actions entreprises collectivement dans nos sociétés.

NOTES
|1| Cette situation est relative à l’existence du parti unique Ups/ Ps, Union progressiste sénégalise et par suite le Parti socialiste, la centrale syndicale unique Cnts (Confédération nationale des travailleurs du Sénégal), sous Senghor, entre 1960 et le milieu des années 70.

|2| Ce sont des sociétés d’encadrement du monde rural qui ont été liquidés sur les injonctions de la Bm.

|3| En 1981 A.Diouf remplace Léopold Sédar Senghor à la tête de l’Etat à travers une modification de la constitution ; il ne sera élu comme président qu’en 1983.

|4| Le PAI est le premier parti d’obédience marxiste qui a été créé en 1958 et qui par la suite a connu plusieurs scissions, cependant la plupart des militants de la gauche marxiste ou nationaliste ont été influencés par ce courant.

|5| Document stratégie de réduction de la pauvreté : ministère de l’Economie et des Finances Sénégal, Avril 2000, p 6.

|6| Source ministère de l’Education nationale ; 2005.

|7| La notion de service public renvoie à un régime de propriété de l’Etat qui assure la prise en charge de l’intérêt général, mais ici il convient de dire que ce concept dans notre contexte n’a pas cette dimension si on l’articule en effet aux taux réels de l’électrification : ce sont les couches urbaines les plus riches qui bénéficient de subventions sur ce secteur d ; e ce point de vue peut on parler d’intérêt général ?

|8| Mamadou Diouf, Momar c . Diop, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, 1990, 436p, Paris., Khartala

BIBLIOGRAPHIE
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- Thiam. I .D, Les origines du mouvement syndical africain 1790-1929 Paris, Harmattan. 1993 

- Sainsaulieu.R., L’Identité au travail, FNSP, 1985

Abdoulaye Sène - Texte rédigé pour le séminaire "S’émanciper ? Regards croisés sur des pratiques collectives d’émancipation", organisé par Iteco, les 10, 11 et 12 décembre 2013 à Bruxelles.